Pseudoscience et mégalomanie en psychanalyse

Ces derniers temps j’ai commencé à me pencher sur l’œuvre de Sándor Ferenczi, un des premiers psychanalystes. Je le présente plus en détails dans la suite, car le personnage ne constitue pas le sujet de ce billet, mais plutôt la dérive de la psychanalyse vers la mégalomanie et les pseudos-sciences. Ainsi les préfaces de deux de ses livres (Thalassa, Transfert et introjection) [1, 2] m’ont choqué par les propositions faites sur le développement de la psychanalyse, et j’en profite pour étendre ma discussion sur l’extension des méthodes psychanalytiques à des champs où elles n’ont rien à faire, et par leur manque de rigueur et de méthode scientifique (malgré ce qu’en disent les auteurs), en me référant à ces mêmes livres, mais aussi à Freud [3].

Ferenczi et Thalassa

Sándor Ferenczi, d’origine hongroise, était un grand collaborateur et un ami de Freud. Il a développé plusieurs concepts de première importance pour la psychanalyse (introjection, contre-transfert) et il était particulièrement connu pour sa prise en charge des traumatismes.

Son livre Thalassa, écrit en 1924, est l’une de ses œuvres majeures : il propose d’étudier le développement onto– et phylogénétique à partir des méthodes psychanalytiques. Il postule que le symbolisme permet d’avoir accès au développement général de toute espèce, en intégrant les notions de pulsions, de refoulement et de traumatismes. Ils réutilisent donc tout l’arsenal psychanalytique pour l’appliquer à l’évolution, la dotant entre autres d’une intention (pour caricaturer, dans le cas présent ; lamarckisme : l’être évolue pour survivre, darwinisme : l’être survit parce qu’il a évolué) [1, p. 124] – notons juste que cela est en désaccord total avec la théorie moderne de l’évolution.

Par exemple Ferenczi considère que le développement embryonnaire est un symbole pour le retour à la mer, perdu par les espèces qui ont dû devenir terrestre après un grand assèchement (catastrophe phylogénétique),et la naissance rejoue cette dernière catastrophe ; de même dit-il avec l’acte du coït. Ou encore le refoulement permet d’expliquer les lois de l’hérédité de Mendel.

Bref je passerai sur l’étude détaillée de ce livre, et je ne garderai que quelques passages :

« Selon toute probabilité, cette conception [darwinienne] rejetterait la notion de régression, dont la psychanalyse ne peut se passer. Maintenons donc, sans nous laisser troubler par cette conception, notre hypothèse, à savoir que dans la génitalité s’expriment non seulement les souvenirs de la catastrophe ontogénétique, mais aussi ceux des catastrophes phylogénétiques, qui parviennent même peut-être ainsi à une abréaction après coup. » [1, p. 121]

« Pour cela il nous suffit de supposer que l’acte du coït et l’acte de la fécondation, étroitement lié au premier, représentent la fusion en une unité non seulement la catastrophe individuelle (naissance) et de la dernière catastrophe subie par l’espèce (l’assèchement), mais aussi de toutes les catastrophes survenues depuis l’apparition de la vie; donc l’orgasme n’est pas seulement l’expression de la quiétude intra-utérine et d’une existence paisible dans un milieu plus accueillant, mais aussi de cette quiétude qui précédait l’apparition de la vie, la quiétude morte de l’existence inorganique. » [1, p. 136]

La psychanalyse à l’assaut des sciences

Nous voyons donc que Ferenczi étend la tâche psychanalytique bien au-delà de ses « attributions » originelles. Ferenczi, comme Freud, assure que leurs hypothèses entraîneront de grandes révolutions dans la biologie, à condition que les biologistes se donnent la peine de prouver leurs théories (car il n’y a jamais de doutes). Freud avait déjà utilisé une telle argumentation dans son essai Au delà du principe de plaisir [3], quand il introduit les pulsions de vie et de mort à partir de la volonté des micro-organismes.

Cela ramène à la préface de Thalassa, où Nicolas Abraham (ne pas confondre avec Karl Abraham, un autre des premiers psychanalystes) suggère : « Peut-être n’est-il pas si lointain le jour où un microphysicien ingénieux construira une théorie des phénomènes atomiques et intra-atomiques sur des considérations relevant du pansymbolisme. » [1, p. 21]. Thalassa nous livre un autre passage révélant ce point de vue :

« Nous nous sommes permis dans ce travail d’introduire une autre innovation métabiologique non moins importante, même si elle paraît sans doute un peu étrange à première vue ; il s’agit de l’utilisation du symbolisme comme source de connaissances dans le domaine des sciences exactes et naturelles. Nous avons constaté que les « symboles » découverts par l’analyse dans le psychisme ne sont pas seulement des jeux fortuits de l’imagination, mais des traces historiquement importantes de faits biologiques « refoulés ». » [1, p. 176]

Psychanalyse : vers les pseudosciences

De là nous pouvons continuer vers les pseudo-sciences, puisque la psychanalyse ouvre la porte à tout (et n’importe quoi, des fois). Ainsi dans sa préface de Transfert et introjection [2], Simone Korff-Sausse indique l’intérêt des théories de Ferenczi pour comprendre la télépathie ou l’analyse transgénérationelle (ou psychogénéalogie). On peut d’ailleurs lire dans Thalassa :

« Ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche pénible de liquider les traumatismes (…) » [1, p. 141].

Je ne m’attarderai pas sur la critique de la psychogénéalogie car le caractère pseudo-scientifique de cette théorie est évident. Je n’ai pas encore creusé vraiment le sujet, mais je ne serais pas étonné de voir la psychanalyse utilisée pour justifier un certain nombre de théorie pseudo-scientifiques.

Conclusion

Je trouve vraiment dommage que les psychanalystes aient eu les yeux plus gros que le ventre. En effet je reste persuadé que la psychanalyse est une théorie très intéressante pour aborder la psyché humaine. De plus tout n’est pas à prendre au pied de la lettre, comme Totem et tabou [4] avec le mythe du meurtre du père, qui doit se lire comme une métaphore de certains processus mentaux. Toutefois il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse en arguant que tout ce qui ne plaît pas (comme les points que j’ai relevé plus haut pour Thalassa) ne sont que des métaphores : premièrement Ferenczi était persuadé de décrire réellement des faits biologiques, et deuxièmement je ne vois pas comment on pourrait en sortir des informations utiles sur l’esprit humain car il ne s’agit que d’analogies non pertinentes.

Références

  1. S. Ferenczi, Thalassa : psychanalyse des origines de la vie sexuelle, Payot, 2002.
  2. S. Ferenczi, Transfert et introjection, Payot, 2013.
  3. S. Freud, Au delà du principe de plaisir, dans Essais de psychanalyse, Payot, 2001.
  4. S. Freud, Totem et tabou, Payot, 2004.

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