Science et interprétation de la Bible

Récemment je suis tombé sur le livre Y a-t-il un créateur qui se soucie de vous ? (1998), édité par l’association des Témoins de Jéhovah (Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania). L’objectif de celui-ci est d’interpréter la Bible – en particulier à travers la science moderne – et de montrer au lecteur que Dieu existe et, plus important, se soucie de lui ; inutile de préciser qu’il est important de garder un esprit critique face à ce genre d’ouvrage et de ne pas se laisser emporter par le flot de l’argumentation.

La science en tant que preuve

Le premier point qui m’a « agréablement » surpris est la qualité des concepts scientifiques exposés : en effet, les auteurs savent de quoi ils parlent et parviennent à exposer les concepts clairement, on est bien loin du déni (par exemple des créationnistes) ou des distorsions flagrantes des théories que l’on entend parfois. Le livre commence donc par étudier différents concepts de physique – parmi lesquels les quatre interactions fondamentales et la structure du système solaire – avant de passer en revue les conditions qui ont permis l’apparition de la vie, ainsi que la biochimie et la biologie de cette dernière (en rapportant quelques expériences significatives).

Parmi les diverses questions soulevées dans la première partie, nous avons la complexité de la vie sur divers plans (génétique, système immunitaire, etc.), les valeurs des constantes fondamentales (rapport des différentes interactions, valeur de la constante cosmologique, niveaux d’énergie des atomes, etc.) ou encore les conditions qui ont permis à la Terre de se former et de permettre la vie, sans parler du développement ultérieur de cette dernière et les incroyables capacités cognitives de l’homme. Toutes ces questions sont particulièrement marquantes et intéressantes, d’autant plus que la science ne possède aucune réponse précise à ce sujet, tout au plus dispose-t-on de quelques pistes – j’aborderai un autre jour ces sujets plus en détails.

Toutefois bien que ces concepts soient corrects et que les questions soulevées soient pertinentes, les interprétations sont hâtives et guère rigoureuses, les auteurs ne se souciant guère de continuer dans la méthodologie scientifique. Effectivement, ceux-ci souhaitent tout ramener à Dieu, qui se trouve être la finalité de leurs écrits – ce qui se conçoit évidemment au vu de leurs objectifs et de leurs croyances. Hélas cette démarche induit un biais délétère dans l’analyse, car aucune alternative n’est proposée, ce qui relève légèrement de la malhonnêteté intellectuelle (ou du moins scientifique, puisque le livre se prétend comme tel), sans compter qu’ils prétendent ainsi avoir la réponse définitive, et jamais ils ne diront « nous ne savons pas ».

La nécessité du sens

La plus grande incohérence qui découle de ce raisonnement est la suivante : si l’on recherche une cause extrinsèque à la science (i.e. Dieu) dès lors que celle-ci est incapable d’apporter une réponse, alors il n’est pas possible d’expliquer – ni a fortiori d’utiliser – le progrès de la science. En effet si la démonstration était juste, elle doit alors forcément l’être il y a deux mille ans, ou encore l’être dans deux-cents ans, puisqu’il n’y a aucune raison que la science atteigne son développement maximal précisément aujourd’hui (d’autant plus que les témoins de Jéhovah intègrent à leurs explications chaque nouvelle avancée et ils continueront de le faire avec celles à venir). On ne peut donc refuser d’envisager d’autres solutions dans ces conditions.

En fait le principal défaut de cette partie du livre et, par extension (j’imagine), des témoins de Jéhovah, est de vouloir donner à tout prix un sens aux événements : il ne peut pas accepter que les choses adviennent par elle-même, comme s’ils devaient absolument remplir un vide ontologique qui autrement les panique. L’un des exemples le plus explicite concerne la formation de la Terre : d’un côté il explique que l’univers comporte un nombre inimaginables d’étoiles, et donc de planètes, puis plus loin il s’étonne que toutes les conditions aient été rassemblées sur Terre. Mais même si la probabilité de rassembler toutes les conditions est très faible, sur un très grand échantillon de planète il est fort probable qu’elles soient réunies. C’est un peu comme vouloir dire que la probabilité de gagner au loto étant minime, alors c’est forcément Dieu qui fait gagner les gens ; tandis qu’il s’agit simplement d’une personne « chanceuse » prise dans un grand nombre de joueurs (d’après l’article du loto sur Wikipédia, il y a 0,000 005 % de chances de gagner au loto, ce qui fait une sur vingt millions – mais si toute la France joue d’un coup cela signifie qu’il y aura environ trois gagnants). Après on peut toujours décider de croire que là aussi ces conditions ont été réunies grâce à Dieu, mais cela reste un choix personnel et non nécessaire (une anecdote que j’apprécie beaucoup à ce sujet est la suivante : Napoléon aurait dit à Laplace qu’il avait lu son traité de mécanique et qu’il n’y avait trouvé nulle mention de Dieu – contrairement à l’œuvre de Newton. Ce à quoi Laplace aurait répondu qu’il « n’avait pas eu besoin de cette hypothèse ».). Voici un fragment du texte (au sujet de l’expérience de S. Miller sur les conditions prébiotiques de la Terre) :

« (…) Autre détail qui a son importance : si le mélange gazeux présente l’atmosphère, que les décharges électriques jouent le rôle de la foudre et que l’eau en ébullition simule l’océan, à qui ou à quoi le savant ayant préparé et réalisé l’expérience correspond-il ? » (p. 37)

Notons que, si les expériences humaines sont en général destinées à reproduire des éléments de la Nature afin de l’étudier et de tester des modèles, les scientifiques ont réussi à produire des conditions qui n’ont (a priori) jamais été réalisées naturellement (comme les très basses températures, avec par exemple l’étude des condensats de Bose–Einstein). De même ceux qui ont écrit le livre oublient parfois (e.g. au sujet de l’inflation) qu’il n’est pas nécessaire d’examiner directement un phénomène pour avoir une preuve de celui-ci, mais qu’il est possible d’en observer les conséquences afin d’inférer le phénomène sous-jacent (pratique qu’ils utilisent par ailleurs quand il s’agit de montrer que Dieu existe).

Histoire biblique et personnalité de Dieu

Hélas les « bonnes » choses ne pouvant durer, la seconde moitié du livre rate totalement sa cible : le champ sémantique glisse de celui de la science à celui de l’évidence, puis de l’exaltation. Elle relate essentiellement les éléments contenus dans la Bible et en déduit des enseignements concernant la personnalité de Dieu, ainsi que de ce qui doit régir la vie des humains. Or justement, si l’on est amené à lire ce livre, c’est que l’on n’est pas croyant – au vu de l’objectif annoncé dans l’introduction – et la progression est donc beaucoup trop rapide puisqu’elle présuppose que le lecteur accepte tout ce qui est écrit, et en cela les auteurs se laissent emportés par leur foi et ne considèrent pas la véritable psychologie du lecteur (potentiel). Personnellement j’ai un esprit extrêmement cartésien et je ne peux croire que ce que je peux « prouver » : la définition précise de ma position nécessiterait une longue explication, mais en quelques mots : je ne considère qu’un phénomène est réel que s’il peut être démontré via une logique claire à partir de certains axiomes, ou si celui-ci peut faire l’objet d’une communication claire et non ambigüe entre un certains nombres de personne, ou bien encore en l’ayant expérimenté moi-même (et ce même si je ne suis pas capable de « convaincre » autrui). Ainsi ce n’est pas en me vantant les mérites de Dieu que j’y adhérerais.

Parmi les arguments offerts au lecteur se trouvent la réalisation des prophéties bibliques (parmi lesquelles la destruction de Babylone par Cyrus II, les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’errance du peuple Juif et la vie de Jésus), et en quoi les textes concernant celles-ci ont vraisemblablement été écrits avant les événements en question, et donc qu’ils n’ont pas pu être modifiés après coup (cf les manuscrits de la mer Morte). Dans tous les cas je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, si ce n’est que ces points sont intéressants mais qu’il est difficile d’aboutir à une conclusion claire (même si certains textes sont relativement peu équivoques – pour des prophéties).

Mais le plus regrettable dans cette présentation est le fait que les auteurs jouent un peu trop sur les cordes sensibles de l’humanité, c’est-à-dire la souffrance et la peur de la mort. Ils cherchent vraiment à convaincre le lecteur que Dieu leur apportera tout le réconfort qu’ils souhaitent, que les méchants seront punis, qu’il peut ainsi un sens à leur vie, ainsi que la vie éternelle quand son règne adviendra. Particulièrement dans les deux derniers chapitres, on a l’impression d’avoir affaire à une démagogie de bas niveau, et sans aucune subtilité (cf l’extrait plus bas).

L’usage de l’argument d’autorité, et quelques extraits

Finalement les auteurs font un usage immodéré de l’argument d’autorité en citant régulièrement des personnalités éminentes – et en précisant bien leur statut – (« comme le dit le grand professeur de physique X de la prestigieuse université Y », « ainsi que l’écrivait le prix Nobel Z », etc.), mais jamais ils ne donnent de références qui permettrait de pouvoir se référer au texte original (si ce n’est lorsqu’ils citent la Bible), mis à part dans quelques encadrés. Il est regrettable de limiter la réflexion du lecteur en lui demandant d’accepter la parole de grands personnages, même si cela est logique venant de la part d’une communauté qui prend au pied de la lettre ce qui est écrit dans la Bible, et pour laquelle il est normal d’accepter tout ce qui vient de « l’autorité suprême » (bien sûr, je suis conscient qu’il est nécessaire de se référer à une autorité car il est impossible que chaque humain apprenne et comprenne « tout » par lui-même, mais il reste toujours possible d’engager une réflexion chez lui). Une partie de ces citations servent à faire des analogies souvent tirées par les cheveux (dans la deuxième partie) afin de faire accroire que l’étude des éléments bibliques est scientifique et en fin de compte pas si différente de ce à quoi la technologie nous a habitué. Rapportons quelques extraits :

« Par exemple [la Bible] nous fait cette invitation : “Levez bien haut vos yeux et voyez. Qui a créé ces choses ? C’est Celui qui fait sortir – selon le nombre – l’armée qu’elles sont ; il les appelle toutes par leur nom. Par suite de l’abondance d’énergie vive, car il est aussi vigoureux en force, pas une ne manque.” (Isaïe 40:26) Ainsi la Bible attribue l’apparition de l’univers matériel à une source d’énergie vive, le Créateur. Voilà qui s’accorde totalement avec la science moderne. C’est là une raison suffisante pour accorder un grand crédit au récit biblique. » (pp. 90-91)

« La Bible dit que le Fils a été transféré depuis le monde des esprits et “a paru dans la ressemblance des hommes”. Un tel événement n’est pas normal, mais est-il possible ? Les scientifiques confirment qu’il est possible de transformer un élément naturel, comme l’uranium, en un autre élément ; ils calculent même les résultats de la transformation de la masse en énergie (E = mc²). Dans ces conditions, pourquoi douter lorsque la Bible dit qu’une créature spirituelle a été transformée de manière à vivre en humain ? » (pp.  145-146)

« Prenons un autre exemple. Imaginons que des médecins réalisent une fécondation in vitro. Une vie commencée dans une « éprouvette » est transférée dans l’utérus d’une femme et devient un fœtus qui plus tard est mis au monde. Dans le cas de Jésus, la Bible affirme que par “la puissance du Très-Haut” sa vie a été transférée dans la matrice d’une vierge nommée Marie. (…) » (p. 146)

« Qu’est-ce que la rançon ? Voici une façon de la définir : Imaginez que vous ayez un ordinateur dont un des fichiers est altéré par une erreur (ou un virus) introduite par quelqu’un dans un programme auparavant parfait. Cela illustre l’effet de ce qu’Adam a fait quand il a délibérément désobéi à Dieu, autrement dit péché. Poussons plus loin l’exemple. Toutes les copies que vous ferez de ce fichier endommagé seront défectueuses aussi. Cela dit, tout n’est pas forcément perdu. Avec un programme spécial, vous pouvez détecter et éliminer l’erreur de vos fichiers et de votre ordinateur. De manière comparable, les humains ont reçu d’Adam et Ève un « virus », le péché, et nous avons besoin d’une aide extérieure pour le faire disparaitre. » (pp. 156-157)

Au sujet de l’argument d’autorité, la plus flagrante application concerne la Bible et ceux qui l’ont écrit : il est souvent fait référence à ceux-ci comme des « (grands) enseignants  », de « sages hommes » – ce qui aurait pu passer pour de la déférence dérive vers l’adoration, ce qui gêne le lecteur qui ne partage pas les mêmes bases –, de même que les récits de la Bible sont considérés comme « historiques » :

« Il existe bien d’autres témoignages de l’origine divine de la Bible. Citons son exactitude dans les domaines de l’astronomie, de la géologie et de la médecine ; l’harmonie interne de ses livres, écrits par des dizaines d’hommes sur plus d’un millier d’années ; sa conformité avec de nombreux faits historiques et archéologiques ; enfin, son code moral bien supérieur pour l’époque à ceux des peuples d’alentour et reconnu aujourd’hui comme incomparable. Ces arguments, et d’autres, ont convaincu quantité de lecteurs assidus et de bonne foi que la Bible est vraiment un livre qui vient du Créateur. » (p. 111)

« (…) [la] qualité [de Jésus] de Messie était solidement appuyée,  ce qui est amplement confirmé dans les quatre livres historiques appelées Évangiles. » (p. 144)

Conclusion

Les derniers paragraphes offrent une illustration flagrante de ces diverses remarques  :

« “La vie éternelle.” Cela n’a rien d’une illusion. La notion d’éternité est, au contraire, conforme à ce que le Créateur avait proposé à nos premiers parents, Adam et Ève. Elle est également conforme à ce que la science sait de la structure et de la capacité de notre cerveau. Enfin elle est conforme à l’enseignement de Jésus Christ. La vie éternelle pour les humains était au cœur du message de Jésus. (…)

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la promesse de Jésus relative à la vie éternelle se réalisera ici-bas, sur la Terre, pour des millions d’humains. Cette perspective peut indéniablement donner une dimension extraordinaire à la vie présente de quelqu’un. Elle implique de nouer avec le Créateur des relations qui poseront dès maintenant le fondement d’une vie sans fin. Songer aux horizons qu’une telle vie vous ouvre : apprendre, explorer, expérimenter sans les limites que nous imposent actuellement la maladie et la mort (voir Isaïe 40:28). Que pourriez-vous ou voudriez-vous faire avec une telle vie ? Vous êtes le mieux placé pour savoir ce qui vous intéresse, quel talent vous rêvez de développer et à quelles questions vous souhaitez trouver des réponses. Votre vie n’aura-t-elle pas infiniment plus de sens si vous êtes en mesure de réaliser tout cela ? (…) » (pp. 190-191)

Enfin j’ai relevé diverses inexactitudes, mais celles-ci ne sont guère pénalisantes et traduisent simplement le fait que les auteurs ne sont pas des spécialistes de tous les domaines concernés – ce qui est normal – (ou encore que le livre est un peu daté). Afin d’être exhaustif (et précis) dans mon commentaire, voici quelques illustrations d’imprécisions  : la narration de la cosmogonie, le langage et la symbolisme chez les animaux, la méta-programmation et la programmation fonctionnelle, les caractéristiques des exoplanètes, etc.

Malgré tout cela, le livre reste intéressant à lire tant que l’on se souvient du but dans lequel il a été écrit : il peut alors servir de résumé des « grandes questions » et donner un aperçu de la vision que (certains) croyants ont de la science, et de l’utilisation qu’ils en font. Toutefois il est dommage qu’ils soient à ce point obnubilés par la volonté d’interpréter la science comme un message de Dieu, par la recherche d’un sens à tout ce qui est, par leur « obéissance » absolue et par ce prosélytisme exacerbé.

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